D'une eau qui n'est pas la même que celle de l'année passée. Pourtant c'est le même pont, l'eau semble identique, l'impression aussi. C'est banal comme image. Il y a des milliers de ponts qui enjambent des rivières.
J'ai marché sur ce pont ce matin, ce n'est pas juste une métaphore, et pourtant au départ cela en est une. Hier aussi j'ai traversé ce pont, les jours précédents également. Lundi passé j'ai parcouru ce court trajet qui m'a mené d'une rive à l'autre. Lundi j'ai aussi allumé une bougie. Je l'ai enflammé avec un briquet juste quelques secondes avant que le réverbère de la rue ne s'éteigne ; étrange coïncidence.
Quelque part j'ai un cendrier où se mélangent pêle-mêle des briquets et des boîtes d'allumettes ; pourtant je ne fume pas. Je n'ai pas allumé la bougie avec un de ces briquets. Ses briquets ; ils ne sont pas vides, juste qu'ils ne servent plus. Je voudrais jeter ces vieux objets car ils ont allumé des cigarettes, mais je ne peux pas car il les a tenu dans ses mains. C'est bête le fétichisme.
Puis j'ai éteint cette bougie avant d'aller traverser le pont pour ne pas risquer d'enflammer l'habitation. La rallumer quand on a fait le chemin en sens inverse, pour revenir à son point de départ. Comme tourner un sablier, se raviser, le tourner à nouveau, non pour continuer le temps mais juste pour un court instant essayer de l'inverser. C'est plus facile qu'avec la main nue.
C'est dur de retenir du sable dans le creux de la main; il y a toujours des grains qui s'échappent. Où vont-ils ? Y a t-il parmi eux celui qui changera le cours de l'histoire. L'histoire peut-être changera, mais certainement l'année prochaine, je tournerai à nouveau le sablier en allumant une bougie.
De retenir la date qui l'a vu partir, celle aussi où il a ouvert les yeux pour la première fois. Au fond d'attacher plus d'importance à cette dernière. Elle est le témoin de souvenirs gais ; sauf le matin où une infirmière, examinant sa fiche accrochée au pied du lit s'est exclamée mais il est jeune ; ben oui, idiote, ai-je répondu dans ma tête, si je suis jeune, il l'est aussi.
Puis sa mère m'a dit que j'étais trop jeune pour rester seul ; que l'on pouvait aimer deux fois dans sa vie. J'ai regardé cette eau qui continuait à couler sous le pont, et moi sur la rive. L'eau a fini par m'atteindre, effleurant au début juste mes doigts de pieds. C'était froid, puis peu à peu j'ai senti cette fraîcheur m'envahir à nouveau et je me suis laissé entraîner dans le courant de la vie.
Avec le temps je suis arrivé à l'embouchure de la rivière ; je me suis retourné pour mesurer la distance parcourue. Mon regard a suivi les sinuosités de la rivière tentant de fixer l'horizon en se persuadant qu'il voyait là où la source jaillit. Regard qui se nourrit plus d'impressions que de réalité, qui idéalise plus qu'il ne voit; comme la mémoire qui réécrit le passé.
Aujourd'hui le vieil homme de cent cinquante neuf ans que je suis devenu se souvient aussi que sa mère lui a dit que parfois elle pleurait seule dans sa chambre.
29/11/09 - 21:21
:-) Beau texte pour un grâve sujet.
alcofibras